Épisode 4 de la série « Les Clichés de la Route » : chaque semaine, on croque un cliché qu’un usager de la route a sur un autre, puis on regarde ce que dit vraiment le Code. On rit du cliché, jamais des gens.
Le portrait-robot
Lycrus Dominicalis, dit « le Lycra du dimanche ». Tenue complète d’une équipe World Tour (il ne court pas pour cette équipe), lunettes profilées portées jusque sur la terrasse, chaussures à cales qui claquent sur le carrelage de la boulangerie, vélo qui vaut plus cher que la voiture qui le double. Le lycra est porté comme une armure. Protection réelle : zéro.
Ses comportements observés par les automobilistes :
- La piste cyclable ? Jamais. Ça casse la moyenne
- Il roule à deux de front en pleine discussion sur le braquet
- Il sprinte au feu orange pour ne pas perdre le rythme
- Tout ce qui compte, c’est la moyenne de la sortie et le segment Strava

Portrait rapproché
- Sa plus grande hantise : la panne de GPS. Une sortie non enregistrée n’a jamais existé. Il est déjà rentré refaire les 60 km, pas pour le plaisir, pour la preuve.
- Son breuvage : bidon de poudre isotonique dosée au gramme pour 42 km de départementale, puis grand crème en terrasse à 11h30, cales aux pieds, récit de sortie offert à la table d’à côté.
- Son paradoxe : tenue réplique exacte d’une équipe World Tour, moyenne réelle 24 km/h. L’équipement dit championnat du monde, le fichier GPS dit sortie tranquille avec deux pauses.
- Ce qui le déclenche : un segment Strava. Le record du rond-point de la zone commerciale se défend comme un maillot jaune, tant pis pour le stop qui est dedans.
- Sa phrase fétiche : « J’étais parti tranquille, hein. » (il n’est jamais parti tranquille)
Voilà pour le folklore. Maintenant, le Code.
« Il ne prend jamais la piste cyclable » : c’est son droit
La surprise numéro un du cliché. Une piste cyclable n’est obligatoire que si un panneau rond bleu (B22a) l’impose (article R431-9). Sans ce panneau, le cycliste choisit librement entre la piste et la chaussée. Et il a parfois de bonnes raisons de choisir la route : piste dégradée, gravillons, débouchés dangereux. On avait déjà démonté cette idée reçue dans notre article sur la piste cyclable. Klaxonner un cycliste qui n’y est pas, c’est s’énerver contre quelqu’un qui respecte le Code.
« Ils roulent à deux de front » : autorisé aussi
Surprise numéro deux. L’article R431-7 autorise à rouler à deux de front. Les limites : jamais plus de deux (35 €), et obligation de se remettre en file simple la nuit, ainsi que lorsqu’un véhicule veut dépasser. Le peloton du dimanche qui se rabat proprement quand vous arrivez est donc dans les règles. Celui qui reste à deux de front pendant votre dépassement ne l’est plus.
« Il grille le feu orange pour tenir sa moyenne » : 35 €
Le feu jaune fixe impose l’arrêt, sauf impossibilité de s’arrêter en sécurité (article R412-31) : 35 €. Le segment Strava n’est pas une impossibilité de s’arrêter en sécurité, on a vérifié.
Et le rappel pour celui qui le double
1 mètre en agglomération, 1,50 mètre hors agglomération (article R414-4), 135 € sinon. Détail dans notre article sur le dépassement. La départementale du dimanche matin est le point de rencontre des deux clichés : le Lycra qui tient sa ligne et l’automobiliste qui frôle. Le Code tranche pour les deux.
Le score final
- Ignorer la piste cyclable sans panneau B22a : légal
- Rouler à deux de front (de jour, hors dépassement) : légal
- Rester à deux de front quand on veut le dépasser : infraction
- Sprint au feu orange : infraction, 35 €
Les deux comportements qui énervent le plus les automobilistes sont légaux. Le cliché se trompe de cible une fois sur deux.
Sauf que
En semaine, c’est peut-être votre dentiste, votre banquière ou le prof de votre fille. Le lycra intégral, c’est juste la tenue de sport de quelqu’un qui fait du sport. Ils ne sont pas tous en train de défendre un segment Strava. Et rappel utile : sous l’armure en polyester, il n’y a que de la peau. Le retard d’une minute de l’automobiliste se rattrape, la clavicule du cycliste non.
Vous avez été témoin d’une situation qui mérite un arbitrage impartial ? Signalez-la. Épisode suivant : le Piéton Kamikaze, vu par tous ceux qui ont un guidon ou un volant.



