La situation

Fin juillet 2026, un photojournaliste pose sa caméra à un carrefour à feux parisien et filme pendant 30 minutes. Il en publie 2 minutes, donc un montage très accéléré, avec cette légende : « 37 véhicules vont passer au rouge. 100 % des véhicules sont des cyclistes ou des trottinettistes. »

440 000 vues en 24 heures, 247 réponses, une Note de la Communauté en cours d’évaluation. Et surtout, dans le fil, plusieurs éléments que la vidéo seule ne donne pas.

Le carrefour porte un panonceau M12. L’auteur de la vidéo le confirme lui-même en réponse : « Effectivement il y a un panneau M12, mais celui-ci ne permet que de tourner à droite. » La rue de droite, elle, a été coupée à la circulation motorisée il y a moins d’un an. Un cycliste a photographié l’avant et l’après au même endroit : là où les voitures passaient, il y a maintenant des barrières et un panneau d’interdiction aux véhicules à moteur.

Voilà le vrai sujet. Pas « les cyclistes contre les autres », mais un carrefour dont la géométrie a changé et dont la signalisation est restée en 2025.


Le verdict du Code de la Route

Les 37 cyclistes et EDPM : EN INFRACTION

Aucun ne tourne à droite, tous vont tout droit, c’est-à-dire dans la seule direction que le panonceau n’autorise pas. Contravention de 4e classe : 135 € d’amende. Pas de retrait de points, un cycliste n’en perd pas.

Onze d’entre eux : DOUBLEMENT EN TORT

Onze ne cèdent pas suffisamment le passage. Au franchissement du feu s’ajoute le défaut de priorité, 135 € également. Aucun débat sur l’aménagement ne les couvre.

Le « 100 % » : FAUX

Des véhicules motorisés franchissent le même feu au rouge dans les portions accélérées, et 44 piétons traversent au rouge sur la même demi-heure.


Ce que dit vraiment le panonceau M12

Le M12, ou « cédez-le-passage cycliste au feu », vient de l’arrêté du 12 janvier 2012 modifiant l’arrêté du 24 novembre 1967 sur la signalisation routière.

Les panonceaux M12 […] autorisent les cyclistes à franchir la ligne d’arrêt du feu pour emprunter la direction indiquée par la flèche en respectant la priorité accordée aux autres usagers.

Source : Légifrance, arrêté du 12 janvier 2012

Trois choses en découlent.

La flèche fait loi. Le M12a autorise l’engagement sur la voie la plus à droite. Le M12b autorise la voie en continuité, donc tout droit. Une flèche vers la droite n’autorise que la droite. Rien d’autre.

Ce n’est pas un feu vert, c’est un cédez-le-passage. Le cycliste n’a pas l’obligation de s’arrêter, mais il doit ralentir, contrôler et laisser passer piétons et véhicules qui ont le vert. L’autorisation tombe si la condition n’est pas remplie.

Le panonceau ne se pose pas partout. L’arrêté de 2012 réserve son installation aux carrefours « où le mouvement des cyclistes autorisé n’est que faiblement conflictuel et compatible avec les conditions de visibilité offertes ».

Depuis l’arrêté du 15 mars 2024 relatif à la modification de la signalisation routière, le dispositif s’applique aussi aux EDPM (Engins de Déplacement Personnel Motorisés) et aux cyclomobiles légers. Les trottinettes électriques sont logées à la même enseigne que les vélos.


Le passage tout droit : infraction, point

Sans flèche vers le haut, aller tout droit au rouge reste un franchissement de feu rouge. Et c’est bien de ça qu’il s’agit ici : en reprenant la vidéo, aucun des cyclistes ou EDPM comptés ne tourne à droite. Tous vont tout droit. Les 37 passages relevés sont donc 37 infractions, sans exception à retrancher.

Article R. 412-30 : l’arrêt absolu au feu rouge

Tout conducteur doit marquer l’arrêt absolu devant un feu de signalisation rouge, fixe ou clignotant.

Source : Légifrance, Article R412-30

Contravention de 4e classe, amende forfaitaire de 135 € (service-public.gouv.fr, fiche F18509).

Pas de retrait de points en revanche. La fiche F20443 de service-public.gouv.fr est claire : une infraction commise à vélo ne fait pas perdre de points sur le permis de conduire. Le juge peut prononcer une suspension dans les cas graves, mais il n’y a pas de barème automatique.


Onze cyclistes n’ont pas cédé le passage

C’est le point le plus important de cette analyse, et il ne se relativise pas.

En reprenant la vidéo, la majorité des cyclistes ralentissent, regardent et laissent passer. Certains s’arrêtent franchement et attendent. Ce comportement est celui que le M12 attend, même quand le mouvement n’est pas celui de la flèche.

Mais onze d’entre eux ne cèdent pas suffisamment le passage. Onze fois, un piéton ou un autre usager voit sa trajectoire coupée par quelqu’un qui n’a même pas l’excuse d’une autorisation.

Un panonceau M12 n’efface pas le feu rouge : il ouvre une direction, sous condition de céder le passage. Onze fois sur cette vidéo, la condition n’est pas remplie.

Et même si le carrefour recevait demain un M12 à deux flèches, ces onze passages resteraient fautifs.

Article R. 415-11 : la priorité au piéton

Tout conducteur est tenu de céder le passage, au besoin en s’arrêtant, au piéton s’engageant régulièrement dans la traversée d’une chaussée ou manifestant clairement l’intention de le faire ou circulant dans une aire piétonne ou une zone de rencontre.

Source : Légifrance, Article R415-11

Contravention de 4e classe, 135 €. Pour un cycliste, l’amende sans retrait de points, toujours selon la fiche F20443.

Un aménagement mal calibré explique des comportements. Il n’excuse pas un refus de priorité.


L’aménagement a changé, la signalisation non

C’est l’argument qui revient le plus dans les réponses, et il est solide.

La rue de droite est fermée aux voitures depuis moins d’un an. Le M12, lui, date d’avant. Plusieurs commentateurs relèvent que si le panonceau était posé aujourd’hui, il porterait peut-être deux flèches. Un autre note qu’à Paris beaucoup de carrefours ont changé de configuration sans que la signalisation des M12 évolue.

L’auteur de la vidéo répond que des véhicules circulent sur la voie perpendiculaire et peuvent arriver par la gauche ou par la droite, et qu’autoriser le tout droit serait dangereux.

Ce que dit le droit, indépendamment de qui a raison sur l’aménagement : un panonceau mal calibré reste le panonceau en vigueur. Tant que la flèche pointe à droite, aller tout droit est une infraction, danger constaté ou pas. La bonne réponse à une signalisation devenue inadaptée, c’est une demande de révision auprès du gestionnaire de voirie. Pas une interprétation personnelle au feu.


Les autres usagers étaient dans le même plan

Un créateur de contenu spécialisé mobilité a repris les images et relevé les infractions des autres usagers.

Comportement relevé Nombre
Piéton passant au rouge 44
Véhicule passant à l’orange 8
Excès de vitesse 8
Véhicule passant au rouge 2
Sas vélo non respecté 2
Voiture arrêtée sur une piste cyclable 1
Piéton traversant hors des clous 1
Véhicule circulant avec le coffre ouvert 1
Total hors cycles 67

Soit 104 comportements relevés au total, dont 37 de cyclistes et EDPM, ce qui ramène leur part à 35,6 % et non à 100 %.

L’auteur de la vidéo a répondu à ce décompte en apportant lui-même des éléments : « De mémoire il y a même 3 véhicules dans le sas. » Il ajoute que le relevé oublie quatre cyclistes en contresens, des téléphones tenus au guidon, des écouteurs et des priorités piéton négligées. Sur le fond, il a raison de les mentionner. Ces comportements sont eux aussi des infractions.

  • Téléphone tenu en main et écouteurs : l’article R. 412-6-1 interdit les deux à tout conducteur d’un véhicule en circulation, y compris à vélo. Contravention de 4e classe, 135 €. La Sécurité routière le confirme pour les cyclistes.
  • Voiture arrêtée sur une piste cyclable : article R. 417-11, stationnement très gênant, contravention de 4e classe, 135 €, avec possibilité d’immobilisation et de mise en fourrière.
  • Sas vélo occupé par un véhicule motorisé : l’article R. 415-15 permet à l’autorité de police de créer deux lignes d’arrêt, l’une pour les EDPM, cyclomobiles légers et cycles, l’autre pour les autres véhicules. Une moto de plus de 50 cm³ n’y a pas sa place, une voiture non plus. Un véhicule arrêté dans le sas au rouge a franchi la ligne qui le concernait : c’est du R. 412-30, donc 135 € et 4 points pour un conducteur de véhicule à moteur.
  • Piétons au rouge : l’article R. 412-38 impose de ne s’engager qu’au feu vert. L’article R. 412-43 renvoie à la contravention de 1re classe, et l’article R49 du code de procédure pénale fixe l’amende forfaitaire à 4 € pour les infractions au code de la route commises par un piéton, contre 11 € pour les autres contraventions de 1re classe.

Sur le contresens cycliste, prudence. À Paris, une grande partie des rues à sens unique sont en double-sens cyclable, signalé par un panonceau M9v. Sans regarder la signalisation de la rue concernée, on ne peut pas dire si les quatre cyclistes étaient en infraction. C’est exactement le même réflexe que pour le M12 : on lit le panneau avant de compter.


Ce que la vidéo ne peut pas prouver

Le décompte des 67 a été critiqué dans les réponses, parfois à raison. Un lecteur honnête doit retirer ce qui n’est pas démontrable.

Les excès de vitesse. Huit relevés, aucun mesurable. Une vidéo en plan fixe, sans étalonnage ni point de référence, ne permet pas d’établir une vitesse opposable. À retirer du décompte.

Les passages à l’orange. L’article R. 412-31 impose l’arrêt au feu jaune fixe, « sauf dans le cas où, lors de l’allumage dudit feu, le conducteur ne peut plus arrêter son véhicule dans des conditions de sécurité suffisantes ». Sur huit passages, la vidéo ne permet pas de trancher au cas par cas. Un commentateur estime qu’un seul véhicule accélère clairement alors qu’il pouvait s’arrêter. À traiter comme une observation, pas comme un constat.

Le piéton hors des clous. L’article R. 412-37 n’oblige à emprunter un passage protégé que s’il se trouve à moins de 50 mètres.

Le coffre ouvert. Circuler coffre ouvert n’est pas interdit en soi. Ce qui l’est, c’est de masquer la plaque d’immatriculation. Point mineur et discutable sur cette vidéo.

Le « 100 % de cyclistes » ne survit pas pour autant, puisqu’il suffit d’un seul véhicule motorisé au rouge pour l’invalider, et la Note de la Communauté proposée en relève plusieurs, dont un dépassement d’un autre véhicule sur le passage piéton alors que le feu est rouge.

Une objection mérite aussi d’être posée, parce qu’elle est juste : faire baisser le pourcentage ne fait pas baisser le nombre. Trente-sept passages au rouge à vélo restent trente-sept passages au rouge, que d’autres usagers en commettent 67 ou pas. Le compteur des uns n’annule pas celui des autres.


L’accéléré efface aussi les bons comportements

Un cycliste du fil relève un moment que le montage rend invisible. Dans une portion accélérée, des piétons s’engagent alors que les voitures ont le vert. L’automobiliste s’arrête, les laisse passer, et ne repart qu’à l’orange suivant. Il perd son tour de feu, sans un coup de klaxon.

Ce n’est pas une anecdote de commentaire. C’est la preuve que l’accéléré ne masque pas seulement les infractions gênantes pour la démonstration. Il écrase aussi tout ce qui se passe bien. Trente minutes à un carrefour parisien, c’est en très grande majorité des gens qui se croisent sans incident, et ça ne fait pas une vidéo.


Ce que disent les chiffres du ministère

Un cycliste a interrogé la cartographie de l’ONISR (Observatoire National Interministériel de la Sécurité Routière), qui recense les accidents corporels relevés par les forces de l’ordre. Sur la zone du carrefour, entre 2015 et 2024, deux piétons blessés : une femme de 87 ans, blessée légèrement, par un automobiliste, et un enfant de 4 ans, blessé gravement, par un motard.

Deux cas sur dix ans, ce n’est pas une démonstration statistique, et la base ne recense que les accidents ayant donné lieu à un procès-verbal. Ça donne quand même une idée de ce qui envoie des gens à l’hôpital à cet endroit précis.


Idée reçue corrigée

FAUX : « Avec un panneau M12, un cycliste a le droit de passer au rouge »

Le M12 autorise un mouvement, celui de la flèche, et rien d’autre. Une flèche à droite ne permet pas d’aller tout droit ni à gauche. Et même dans la direction autorisée, ce n’est pas un feu vert : c’est un cédez-le-passage. Le cycliste doit ralentir, contrôler et laisser passer les piétons et les véhicules qui ont le vert. S’il ne le fait pas, il cumule deux infractions au lieu d’une.


Trois réflexes avant de partager ce genre de vidéo

  • Cherchez le panonceau. Un M12 change complètement la lecture d’un carrefour. Il est presque toujours hors cadre, ou minuscule, ou de dos.
  • Regardez qui est comptabilisé. Un décompte qui ne sépare pas les mouvements autorisés des mouvements interdits n’est pas un décompte d’infractions. Ici la vérification a été faite et le compte est bon, mais elle n’allait pas de soi.
  • Méfiez-vous de l’accéléré. Ce qui est ralenti, c’est ce qu’on veut vous montrer. Ce qui est accéléré, c’est ce que vous ne verrez pas.

Conseils pour tous

Si vous êtes cycliste ou en EDPM

Lisez la flèche du M12 avant de vous engager. Si elle pointe à droite, aller tout droit vous coûte 135 €. Et même dans la direction autorisée, vous n’avez pas la priorité : vous devez la céder. Un piéton qui traverse passe avant vous, toujours.

Si vous êtes automobiliste ou motard

Le sas vélo n’est pas une case d’attente. S’y arrêter au rouge, c’est 135 € et 4 points, au même titre qu’un feu grillé. Une moto de plus de 50 cm³ n’y a jamais sa place.

Si vous êtes piéton

44 traversées au rouge sur une même demi-heure, c’est le chiffre le plus élevé de tout le relevé. L’amende est symbolique, 4 €, mais le risque ne l’est pas : les deux piétons blessés recensés par l’ONISR dans cette zone depuis dix ans étaient à pied face à un véhicule motorisé.

Analyse réalisée par le Juge Impartial du Code de la Route. Allez Opi-Omi
Sources : Légifrance, service-public.gouv.fr, securite-routiere.gouv.fr, ONISR.

Leave a Reply