Épisode 6 de la série « Les Clichés de la Route » : chaque semaine, on croque un cliché qu’un usager de la route a sur un autre, puis on regarde ce que dit vraiment le Code. On rit du cliché, jamais des gens.
Le portrait-robot
Motardus Pressus, dit « le Motard Pressé ». Casque intégral déjà sur la tête, même pour discuter, blouson armure, gants renforcés (là-dessus, rien à dire, c’est obligatoire et il le sait), échappement « homologué si on ne le démarre pas ». Regard fixé 500 mètres devant : il est déjà parti.
Ses comportements observés par les automobilistes :
- Il remonte les files comme si les rétros n’existaient pas
- Coup de gaz au feu pour saluer le quartier
- La bande d’arrêt d’urgence est sa voie personnelle
- Départ arrêté façon MotoGP à chaque feu vert

Portrait rapproché
- Sa plus grande hantise : qu’une voiture doublée 3 km plus tôt le rattrape au feu. La honte absolue. Il repartira deux fois plus fort pour recreuser un écart que personne ne mesure.
- Son breuvage : expresso de station-service, bu debout casque sur la tête, visière entrouverte, chronométré comme un arrêt au stand.
- Son paradoxe : 1 200 € de blouson armure, gants renforcés, dorsale homologuée. Trajet : 12 minutes de périphérique. Il s’équipe comme un chevalier pour aller à une réunion budget.
- Ce qui le déclenche : le feu qui passe au vert. Départ de Grand Prix quel que soit l’enjeu, y compris aller chercher le pain.
- Sa phrase fétiche : « C’est pas moi qui suis rapide, c’est vous qui êtes lents. »
Voilà pour le folklore. Maintenant, le Code.
« Remonter les files, c’est interdit » : plus maintenant
La surprise juridique de la série. Depuis le 11 janvier 2025, la circulation inter-files est légale en France (décret n° 2025-33). Les conditions sont précises :
- Uniquement entre les deux voies les plus à gauche, sur routes et autoroutes à chaussées séparées d’au moins deux fois deux voies, limitées entre 70 et 130 km/h
- 50 km/h maximum en trafic ralenti, 30 km/h si une file est à l’arrêt
- Interdit de forcer le passage ou de dépasser un autre deux-roues en interfile, interdit en cas de travaux, neige ou verglas
Hors de ces conditions : contravention de 4e classe, 135 € et 3 points. Le motard qui remonte votre file de bouchon sur le périphérique à 40 km/h est donc probablement dans les règles. Celui qui fait pareil à 80, non.
« La bande d’arrêt d’urgence, sa voie privée » : 135 €
La bande d’arrêt d’urgence est réservée aux urgences (article R412-8) : y circuler coûte 135 €. Aucune exception moto, aucune exception bouchon, aucune exception « j’ai un rendez-vous ».
« Son échappement réveille le quartier » : infraction
Le dispositif d’échappement doit être conforme et non modifié (article R318-3). Échappement débridé ou trafiqué : amende, et certaines villes testent désormais des radars antibruit. Le coup de gaz de célébration au feu vert a donc une espérance de vie limitée.
Le score final
- Interfile dans les conditions du décret : légal depuis janvier 2025
- Interfile hors conditions (trop vite, mauvaises voies) : infraction, 135 € et 3 points
- Bande d’arrêt d’urgence : infraction, 135 €
- Échappement modifié : infraction
Le comportement le plus reproché au motard est devenu légal, à condition de le faire proprement. Le cliché a une guerre de retard.
Sauf que
C’est le premier à s’arrêter quand un autre usager est en panne sur le bord de la route, motard ou pas. L’armure intégrale n’est pas du cinéma : c’est le seul usager qui s’équipe comme si l’accident était certain, parce qu’il sait qu’il ne gagnera jamais un choc contre une carrosserie. Ils ne sont pas tous pressés. Et le prochain qui remonte votre file est peut-être l’infirmier de garde qui vous recoudra un jour.
Vous avez été témoin d’une situation qui mérite un arbitrage impartial ? Signalez-la. Épisode suivant : la File de Gauche, la berline qui vit dans votre rétroviseur.



